The Chef : Cauchemar en cuisine

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En un plan-séquence de 1 heure 34, le réalisateur Philip Barantini raconte par le menu un service dans un restaurant londonien où rien ne se passe comme prévu. On s'est fait une séance en avant-première avec Amandine Chaignot.

Londres, Magic Friday, le vendredi précédant Noël. Andy Jones, chef étoilé, vient prendre son service, lesté d’une histoire de couple en lambeaux, avec un fils qu’il ne voit plus, rongé par ses addictions à l’alcool et à la cocaïne. La soirée vire au drame, en cuisine comme en salle. On n’en dira pas plus, pour ne rien divulgâcher, on vous encourage plutôt à aller voir le film. Vivement.

4 prises en 2 jours de tournage

Cinématographiquement parlant, The Chef (Boiling Point en V.O.) est une merveille. Les deux acteurs principaux, Stephen Graham dans le rôle du chef, et Vinette Robinson (Carly, sa sous-cheffe), sont éblouissants. Les seconds rôles au diapason. Au terme de deux semaines de répétition et de quatre prises en deux nuits de tournage (c’est la troisième qui sera finalement retenue), Philip Barantini a tenu son pari fou de tourner un plan séquence de 1h34 sans le moindre montage, plongée suffocante en apnée dans un univers du restaurant comme on ne l’avait sans doute jamais vu sur grand écran.

Il a mis dans son film, notamment coproduit par Stephen Graham et son épouse, Hannah Walters (qui joue la pâtissière du restaurant), tout ce qu’il a lui-même vécu et observé douze ans durant, cuisinier reconverti après une brève et infructueuse carrière d’acteur. C’est la seule limite de ce long métrage coup de poing, en permanence sous haute tension : cumuler le pire du pire en un seul service, au risque de la caricature. Un parti pris assumé par le réalisateur qui souhaite dénoncer « un secteur qui mériterait d’être repensé », et affirme ainsi son ambition : « modifier la perception du consommateur lambda sur la restauration et son personnel ».

Éblouissants Stephen Graham, dans le rôle du chef, et Vinette Robinson, qui joue Carly, sa sous-cheffe.

Nous avons vu The Chef avec Amandine Chaignot, qui officia quelques années à Londres, cheffe du Rosewood Hotel, avant de créer deux restaurants à Paris, Pouliche, puis Le Café de Luce.

Amandine, avez-vous trouvé le film réaliste ?
Oui, et même trop proche de la réalité pour que ça glisse, pour que j’éprouve vraiment du plaisir à le regarder. Tout ce qui arrive, je l’ai déjà vécu. Le gars de l’hygiène qui débarque juste avant le service, les allergies, la table raciste, le mec dans l’équipe qui arrive à la bourre et n’en à rien à foutre. C’est un concentré de situations qui arrivent rarement dans une même journée, heureusement.

Est-ce que chaque service est susceptible de partir en vrille à tout moment ?
C’est un équilibre fragile. Je me souviens d’un matin à Londres. Le « breakfast chef » n’est pas venu car il était malade, il n’avait pas fait sa mise en place et il avait caché ses poêles, celles qui n’attachent pas quand on fait des omelettes. Le gars venu en renfort s’est coupé, tout est parti en cacahuète. J’aurais pu lâcher prise moi aussi, mais je n’avais pas le droit. J’ai dit à l’équipe : « stop, on arrête tout, on nettoie et on reprend depuis le début. » En voyant le film, je trépignais sur mon fauteuil, je voulais traverser l’écran pour dire aux mecs qui faisaient n’importe quoi : « arrêtez, c’est bon ! » Et si j’avais été à la place de la sous-cheffe, j’aurais sorti le chef qui ne ramène que de l’énergie négative, tourne en rond, n’est ni leader ni efficace. Ce n’est pas toujours facile mais elle aurait dû lui dire : « rentre chez toi ». Bon, il n’y aurait pas eu de film (sourire).

Les figures de femmes sont plutôt positives dans le film, qu’en pensez-vous ?
C’est vrai. Les hommes sont tous dépassés. J’ai trouvé ça drôle. Ils ont un ego déplacé, le plongeur est un branleur, etc. En revanche, la pâtissière est un peu la maman de tout le monde, elle a compris une situation que personne n’avait capté, et c’est la n° 2 qui prend le contrôle. Même la critique gastronomique est plutôt gentille. Dans la réalité, ce n’est pas encore ça. Ça évolue lentement. On est bien perçu en tant que femme quand on ne remet pas en cause l’autorité naturelle du mâle. C’est chouette qu’il y ait des femmes qui se démarquent, s’affirment et sont des exemples, mais il y a encore du boulot.

Ce film va t-il créer des vocations ?
Plein de gens vont découvrir un univers qu’ils connaissent peu. À la télé, la cuisine est toujours un peu glamour. Dans le film, il n’y a que des situations noires, des aspects pas très fun du métier, c’est un peu à charge. Je ne crois pas que ça donne envie aux jeunes d’aller bosser en cuisine. Pourtant, c’est un beau métier, passionnant. On y crée de formidables liens humains, c’est un ascenseur social, ça permet d’aller dans des endroits incroyables, d’avoir une grande liberté parce qu’on peut l’exercer sous plein de formes différentes. Je suis une éternelle optimiste, un peu candide, mais c’est ce que je veux retenir de mon quotidien, la solidarité, l’esprit d’équipe, et boire un verre pour fêter un service réussi.

Par Stéphane Méjanès
Photos UFO distribution
 

The Chef (1h34)

Un film de Philip Barantini, écrit par Philip Barantini et James Cummings,
avec Stephen Graham, Vinette Robinson, Jason Flemyng, Ray Panthaki.

En salle depuis le mercredi 19 janvier.
 

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