Omnivore Nord : Escale à Étaples-sur-Mer

Festival
Reportage

Place forte de la pêche française, les Hauts-de-France, deuxième région de France de vente de pêche marine fraîche, abrite Boulogne-sur-Mer, premier port de pêche du pays. Et un littoral parsemé de charmants villages de pêcheurs. On s'est arrêtés à Étaples. 

De Lille à la côte d’Opale, jusqu'au Touquet… Du gris au bleu ardoise (le ciel), du vert fougère (les terres), des panneaux avec des noms de villes et villages qui se terminent en -hem pour les réminiscences flamandes, d’autres qui se terminent par – plage ou – /mer sans que jamais on ne les distingue (ce qui décuple l’excitation), des habitations qui rappellent l’empreinte britannique, Boulogne l’industrieuse, Calais et ses transporteurs qui rendent fou l’automobiliste lambda… C’est le décor traversé pour notre carte postale, à la rencontre de ceux dont nous parlerons sur les scènes d’Omnivore Nord, les acteurs de la pêche. Les Hauts-de-France, qui s’enorgueillit avec Boulogne-sur-Mer, d’abriter le premier port de pêche de France, est la deuxième région de France de vente de pêche marine fraîche. La dynamique est là, mais quid des réalités ?

Décoquiller jusqu’en mai

Pandémie, crise des licences post-Brexit*, dommages collatéraux de la guerre en Ukraine qui impactent le prix du carburant, sans oublier l’installation d’un parc éolien en baie de Seine, qui fait frémir pour la pêche de la Saint-Jacques, qui les occupent tous d’octobre à mai… rien n’épargne les Étaplois, qui pourtant résistent, tout en résilience. 
Entre le mardi et le vendredi, les deux jours de marché à Étaples-sur-Mer, comment y vit-on ? Eh bien, tant bien que mal, à écouter les actifs, comme Lucie, sous une des cinq aubettes encore « vivantes » du port. La mélancolie est poétique, soutenue par les passages sonores dans cette baie de Canche de grandes aigrettes, mouettes et goélands. Le soleil, radieux ce matin-là, y est sans doute pour quelque chose, mais l’air vif et les doigts gourds de froid de Domitille, qui décoquille des Saint-Jacques à 5 euros le kilo à une allure folle, ramènent à la réalité.

La « cité des pêcheurs » fait partie de l'aire d'attraction d'Étaples - Le Touquet-Paris-Plage.

Sur l’une des cloisons qui protègent à peine des courants d’air, une sérigraphie offerte par un client artiste ramène en couleur directe à un passé coloré : les aubettes quand ça ressemblait à un abribus ouvert aux quatre vents. Même sans eau chaude et électricité, ça avait du charme, mais c’était le temps béni où la « cité des pêcheurs » frétillait. Étaples dispose d'un port de pêche et de plaisance, gérés par la Chambre de commerce et d'industrie de Boulogne-sur-Mer Côte d'Opale. Activité principale de la commune au XIXe siècle, la pêche étaploise vit son âge d’or au XXe, prospérant jusque dans les années 1980. Les deux tiers de la population sont des familles de marins, qui font face depuis le début de la crise, dans les années 1960, liée à l’extension des eaux territoriales britanniques et à la concurrence accrue des importations. Aujourd’hui, il faut s’acquitter de 1 800 euros à la mairie, pour exploiter l’une des douze aubettes.

Depuis le 8 avril 2021, François Josselin, patron-pêcheur étaplois de l’étal n°6 qui porte le nom de son chalutier, Pater Noster, débarque sa pêche sur le port, à l’ancienne, chaque fois que la marée le permet. Car accoster à Étaples n’est pas une mince affaire. « L’estuaire de la Canche peut changer d’une semaine à l’autre donc il faut être bien attentif pour ne pas être ensablé avec le chalutier. Et tu ne repars pas d'ici tant qu’elle n’y est pas », nous raconte-t-on. Résultat : quasiment 70% de la pêche étaploise finit à la criée de Boulogne. 

On ne se décourage pas,
parce qu’on a la passion »

Aussi, Pater Noster est l’une des cinq aubettes encore en activité sur le port, et l’une des rares tenues par un homme. Mais Jean-Luc est bien entouré. Aux étals d’Ita Est, de Yann Mary, du Berlio ou des 2 J, ce sont les femmes qui tiennent boutique. Avec optimisme, comme Lucie, femme du patron du chalutier-coquillier qui porte le nom de leurs enfants, Yann et Mary. Hyper consciente des difficultés, elle ne lâche néanmoins rien : « On ne se décourage pas, parce qu’on a la passion. » Depuis janvier, c’est calme. « On pensait que le fait d’avoir été élu marché préféré des Français (au classement du 13H de TF1 l’an dernier, ndlr), ça allait ramener plus de monde, mais non, à part l’été, ça n’a pas changé grand-chose. Et de mai à septembre, comme on n’a pas de licence, on ne sort pas. Parmi les 16 dossiers Brexit encore en suspens, il y a le nôtre et celui de Pater Noster, raconte Lucie. On a fait une remontée de données depuis 1985 et il nous manque 9 mois de données, entre le moment où on a vendu l’ancien bateau et racheté un autre, et ils nous embêtent là-dessus », conclut-elle dans un sourire résigné. « Nous, on livre tous les matins et on vend sur le quai. Et tout ce qui n’est pas vendu part en criée à Boulogne. » 

Lucie, du Yann-Mary.

Tous tiennent leur aubette, rénovée – « Maintenant, on a l’eau chaude et l’électricité » –, depuis plus ou moins une dizaine d’années, avec des journées qui démarrent à 4 ou 7 heures du matin pour certain.e.s, et durent sur le port jusqu’à la mi-journée. « Sauf pour les fêtes, là on marche toute la journée », précise Anne-Marie. Ce qui les maintient également, c’est l’esprit de famille. Nathalie, Virginie et Adeline résument leur parcours plus ou moins identique : « On a de la famille dans le métier… Mon père avait une amitié avec le patron… » Lucie nous indique du doigt les étals du cousin de son mari et celui de sa belle-sœur plus loin. « Si tu vends sur le port, c’est que tu es d’Étaples. » Cependant, devant la désertion de quelques-uns, vaincus par les contraintes alourdies par la pandémie, la mairie a fini par s’ouvrir à des pêcheurs de Boulogne et du Crotoy.

Autour du port, de haut en bas de l'avenue des Travailleurs de la mer, on s’arrête devant l’ancienne corderie, superbe tout en briques rouges, qui abrite Mareïs, le centre de découverte de la cité des pêcheurs ; le Calvaire des Marins où l’on mesure le lourd tribut payé par les pêcheurs à la mer (20 Leprêtre y sont répertoriés) au fil du temps ; les sculptures inox géantes de l'artiste calaisien Sacha Fasquel, du marin-pêcheur étaplois et de sa matelote, les modules hors les murs de l’exposition Victor Hugo à l’occasion des 220 ans de sa naissance. « Étaples n’est qu’un village, mais un village comme je les cherche, une colonie de pêcheurs installée dans un des plus gracieux petits golfes de la Manche », disait Victor Hugo en correspondant avec sa femme et sa fille. Le même qui a écrit dans Les Voix intérieures : « Oh ! Marins perdus ! / Au loin, dans cette ombre / Sur la nef qui sombre / Que de bras tendus / Vers la terre sombre ». 

Audrey Vacher
© Florian Domergue

* Environ un quart des prises françaises en volume proviennent des eaux britanniques, très poissonneuses, à l'origine de 650 M€ de ventes annuelles pour les pêcheurs de l’UE.

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