Sous les pavés… la femme

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La 8e édition lyonnaise de Sous les pavés, la vigne consacrait un unique débat au sexisme dans le vin. On a accompagné notre circuit de visite d’une quille et d’un livre féminins. 

On a compté. 13 mecs dans le public en attendant le début du débat. Sur l’estrade, trois femmes. Isabelle Perraud (vigneronne, aux manettes du compte Instagram @payetonpinard), Anaïs Lecoq (autrice de Maltriarcat, chez Nouriturfu, et journaliste), Céline Pernot-Burlet (autrice et illustratrice de In Vino Femina, chez Hachette Vins). 

De gauche à droite : Céline Pernot, illustratrice ; Isabelle Perraud, vigneronne ; Anaïs Lecoq, journaliste et auteure. ©SPLV

Le compte Instagram @Paye_ton_pinard est né en 2020 pour dénoncer « le harcèlement et le sexisme dans le monde du vin », façon #metoo. Y sont relayés des témoignages de vigneronnes, sommelières, cavistes féminines, etc. victimes de harcèlement ou d’agressions, ainsi que des articles et infos relatifs au sujet. En septembre 2022, une association Paye ton pinard a aussi été créée. Isabelle Perraud a rappelé les faits qui lui valent d’être poursuivie pour diffamation. Son « crime » ? Avoir relayé, entre autres, des articles publiés au Danemark début février 2022, au sujet d’accusations de harcèlement et d’agression sexuelle de la part d’« un vigneron naturel français bien connu » à l’encontre de plusieurs femmes ; et reposté une photo prise chez un caviste à New York, accusant nommément le vigneron Sébastien Riffault « d’avoir violé plusieurs femmes ».
Prochaine audience : le 6 décembre. 
« Pourquoi toi, et pas tous ceux qui ont relayé ? » lui demande Antonin Iommi, organisateur du salon et modérateur de l’échange. « Parce que je dérange, que je suis une lanceuse d’alerte », se dit la vigneronne beaujoloise (Côte de la Molière), fataliste mais pas défaitiste. 

Comment on fait quand
on est victime alors ? »

Anaïs Lecoq, qui note une tendance exponentielle aux affaires d’agressions sexistes et sexuelles dans le monde de la bière artisanale, tout aussi fataliste, pointe le sentiment d’impunité totale des « homme de pouvoir », à forte personnalité ou réputation… 
« Comment on fait quand on est victime alors ? »
Il faut s’appuyer sur son entourage professionnel, auquel on peut se confier, « ne pas rester seule avec sa honte » (qui ne devrait pas exister), avance Anaïs Lecoq. 90% des plaintes pour viol sont classées sans suite, un violeur agit, détruit, toutes les 7 minutes… les statistiques sont implacables, mais Isabelle Perraud reste persuadée que si l’on se focalise autant sur les agresseurs que sur les victimes, l’impunité des premiers devrait mollir. En attendant, elle agit ou agite. Un groupe d’alerte Whatsapp a été créé pour libérer la parole, croiser les témoignages, abonder des dossiers, fédérer les efforts en vue d’actions juridiques. Des groupes de soutien psychologiques, de parole, et d’aides juridiques sont aussi formés. Et, première dans le milieu du vin, une clause de bonne conduite en matière de violences sexistes et sexuelles sera bientôt ajoutée à la charte, au code de conduite de Vin Méthode Nature, tout jeune syndicat de défense des vins naturels qui compte quelque 250 vignerons et professionnels du vin dans ses rangs. « L’avènement récent des femmes – vigneronnes, sommelières, cavistes, agentes, autrices, journalistes, communicantes, amatrices… – chaque jour plus nombreuses dans le milieu du vin, et dans celui du vin nature en particulier, nous ramène incontestablement à ces valeurs du bien vivre en société, indissociables en théorie du mouvement des vins naturels. En effet, leur présence accrue ne justifie en rien qu’elles soient la cible de certains hommes qui, sous prétexte d’alcoolisation ou profitant d’un contexte festif, ou encore abusant de leur position privilégiée dans le milieu, agissent en véritables prédateurs et les agressent verbalement voire sexuellement, et ce encore trop souvent en toute impunité. »
« C’est une avancée ! » a salué Isabelle Perraud.

In Vino Femina

La pierre à l’édifice qu’apporte la troisième intervenante se présente sous la forme d’un bel ouvrage. In Vino Femina (Hachette Vins, 22,50€), ce sont des strips dessinés par Céline Pernot-Burlet pour raconter les « tribulations » d’Alessandra Fottorino, multitaskeuse du vin dans ce monde très masculin. Sommelière, formatrice, agent, consultante et auteure dont l’objectif majeur est de « rendre le vin accessible à toutes et tous », s’engageant à offrir une meilleure visibilité aux femmes du vin. Treize portraits de personnalités engagées dans le même esprit jalonne le livre, intercalés entre des « lampées sexistes » qui saoulent toute femme (« C’est madame ou môssieur qui goûte ? », entre mille clichés) et prolongés de superbes sélections de vins, de lectures, de podcasts, de cavistes et d’un glossaire salutaire. Pour, in fine, partager du bon vin. 

Parmi les Italiens présents au Palais de la Bourse, on s’arrête un peu plus longuement au stand de Podere Anima Mundi après avoir goûté leur macération pelliculaire de sauvignon blanc… et quasiment toutes leurs autres cuvées, des monocépages travaillés en biodynamie et en toute liberté au chai. Notre préférence va à Gavavai, un 100% canaiolo d’une buvabilité indéniable et surprenante au vu de la robe, prune, et du nez, animal, de prime abord.

Un grand blond nous explique tout et raconte l’histoire du domaine, idéalement situé à flanc de collines entre terre et mer en Toscane, pas loin de Pise… On pousse la conversation vers la vinification, et là… Fermentation spontanée, macérations semi-carboniques en cuves ciment… « You should talk to my wife when she gets back, cause she makes the wines. » Il s’agit de Marta Sierota, philosophe avant de se découvrir vigneronne droite dans son terroir d’adoption, née en Pologne, éduquée au vin en France et installée sur une dizaine d’hectares à Usigliano. 

Audrey Vacher

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