INSIDE CORONAVIRUS, MAKSUT ASKAR :

«Ici, on donne de l’eau de Cologne!»

On avait rendez-vous, ce soir, à Istanbul. Joris Bijdendijk devait arriver d’Amsterdam pour un quatre mains chez Neolokal, l’antre du bon génie Maksut Askar. Et puis non. Pas de Bosphore, pas de tour de Galata, pas de humus multicolore. Mais, joint par téléphone, le chef anatolien nous a raconté la vie de sa capitale d’adoption au temps du Covid-19.

La Turquie est à son tour entrée en confinement, avec la mise à l’arrêt samedi des trains intercités et la limitation de ses vols intérieurs dans le cadre des mesures prises pour tenter de stopper la propagation du coronavirus, alors que le nombre de cas de contamination sur son sol a bondi d’un tiers en une journée à 5 698, pour 92 morts. Le président Erdogan a invité vendredi les Turcs à se placer en « quarantaine volontaire ». Qu’est-ce que ça signifie pour toi et pour tes employés ?

Nous avions fermé Neolokal et Foxy (le tout nouveau bar à vins nature ouvert par Maksut dans le quartier de Karakoy, NDLR) avant que les autorités ne nous y obligent, pour préserver les clients et l’équipe de tout contamination. Pour ma part, j’étais à Londres et je suis revenu avant le confinement, mais je reste en quarantaine par sécurité, comme tous les gens qui reviennent de l’étranger. Les conséquences de cette épidémie du point de vue économique seront certainement terribles et nous pensons au pire. Quarante personnes travaillent à Neolokal et à Foxy… je pense d’abord à eux.

 

Comment réagissent les Turcs ?

Un peu comme partout je pense, les gens ont mis du temps à comprendre la gravité de la situation. Comme je le disais, il y aura des conséquences économiques pour nous, mais aussi pour tous les autres secteurs. L’après sera très difficile. Notre gouvernement actuel n’est pas à la hauteur de ces enjeux. Ici, on donne de l’eau de Cologne et des gants aux personnes âgées. Ce n’est pas sérieux. Heureusement, notre système de santé est performant et nos hôpitaux bien préparés.

 

Tu as lancé une initiative avec d’autres chefs, de quoi s’agit-il ?

Pas seulement avec des chefs, également des journalistes culinaires, des professionnels de la restauration… Nous avons mis en place un compte Instagram qui réunit déjà plus de 60 contributeurs et qui a dépassé les 20 000 abonnés. Notre idée est d’inciter les gens à rester à la maison en leur proposant des recettes faciles à faire avec des ingrédients de tous les jours qu’on a chez soi. C’est aussi une façon de resserrer les liens et d’apporter un réconfort dans une période quand même assez anxiogène.

 

Tu parlais des conséquences économiques, penses-tu que cette épidémie va aussi changer les mentalités ?

J’en suis convaincu. Nous allons devoir envisager notre façon de nous nourrir, de cuisiner, de consommer, de nous déplacer, autrement. Ce que nous faisons à Neolokal depuis plus de six ans, cette approche consciente et locale, deviendra une nécessité. Je pense aussi que nous allons devoir repenser la communication des restaurants, moins viser l’international et nous reconcentrer sur notre public de proximité. Il faut moins d’ego dans la cuisine, moins de starification et plus de vraie main à la pâte. Ce coup d’arrêt nous montre que nous avions perdu le sens de notre métier, faire bien et faire bon. Il faudra nous réinventer et revenir aux fondamentaux.

Propos recueillis par Peyo Lissarrague