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Dans la tanière de Patrick Corbineau

  • Patrick Corbineau, chez lui à Candes-Saint-Martin, dans la Loire.
  • Un lieu, une rencontre, un moment.
  • « Oh si, ça goûte. »

Chaque mois, Pauline Dupin-Aymard nous envoie une carte postale, un instantané de ses rencontres, de ce qu’elle voit, sent, trouve, goûte, entend sur les routes qui la mènent à écrire si joliment ses carnets Chassez le naturel. Aujourd’hui, elle s’est laissé envoûter chez Patrick Corbineau, le discret de Loire.

Je lambine à Candes-Saint-Martin, avant de m’endormir là où s’abouchent la Loire et la Vienne, je contemple, méditative, l’orange vif qui colorie soudainement et pendant quelques minutes seulement cette vue, cette flaque, ce pont, et c’est gracieux.

 

Demain à 11 heures avec Jeanne et David, on va voir Patrick Corbineau. C’est un homme discret, un vigneron farouche, connu des très pointus, seulement fantasmé des autres, il recule toujours d’un pas du dessous des projecteurs, ce qui, comme pour beaucoup de grands, permet uniquement d’intensifier sa lumière.

 

Il faut remonter jusqu’au bout du chemin derrière le cimetière – qui est déjà sur les hauteurs de Candes, mais plus haut encore il y a les vignes, « les miennes c’est les plus folles », dit-il, chenin et cabernet franc – pour pénétrer au sein du cirque de tuffeau, ce calcaire d’ici très friable qu’ils creusent « comme du fromage » pour faire ces fameuses caves troglodytes, ce dédale de passages et recoins obscurs et éclairés d’un spot ou d’une torche, où les vignerons cachent des messages, des souvenirs, des mémoires, en barriques ou en bouteilles, sous des duvets vaporeux de champignons, noirs, bruns, gris, immaculés. C’est de la sorcellerie, ça me laisse coite, les 10 °C ambiants, le silence qui étouffe, l’odeur, l’opaque, l’humide, se couvrir d’un pull et laisser l’énigmatique faire affleurer la chair de poule sur la peau.

 

Au milieu, attablés de chaque côté de la planche sur tréteaux, entourés de vieilles cuves, bacs, palettes, grilles, roues, outils, objets, contenants, tuyaux, de la vieille cheminée datée sur pierre du 23/11/74 dans laquelle il y a de la cendre et sûrement des restes de viande et d’os puisque le chien s’y poudre la truffe, mais surtout sous le lierre qui tombe et sous le noisetier, nous sommes là, c’est un moment, c’est une rencontre, on boit un coup, le temps est suspendu.

 

Le chenin de 2015, il vient à peine de le mettre en bouteille, il dit que ça goûte pas, nos regards se rencontrent, nos yeux se sourient, oh si ça goûte, même s’il faut attendre encore un peu. Patrick attend les jus au moins trois ans en barrique, sans jamais les toucher, manipuler, ni même les goûter ou vérifier, de la presse à la mise en bouteille. Trois ans, c’est donc cette finesse le goût de la patience, de la confiance, de la capacité à attendre, comme dans le 2005, la fraîcheur dans l’oxydatif dont s’est paré le chenin, la longueur, l’acidité qui prend sur le bord des joues, l’amertume, le sel, et les cabernets francs, le 2015, tiré sur barrique, première fois qu’il goûte, le 2010, le 1990… C’est calme, abouti, reposé, c’est frais, prêt, le fruit, la douceur du cabernet franc, et sa verdeur qui s’est fondue pour ne donner que de la prestance.

On boit sans presque parler de vin, effleurant à peine le sujet, car le vin réunit, rassemble, fait discuter, pas que de lui-même, sortir de l’entre-soi, le vin fait témoigner d’histoires et d’anecdotes. Patrick, ex-soudeur qui a pris la suite de son père, de son grand-père, aujourd’hui environ 2 hectares, ces vins qu’il garde longtemps, et vivre dans cette frugalité qui suffit. L’œil est affable, le sourire curieux, les bretelles tirées, cet homme qui roule des cigarettes est simple et humble, c’est sa grandeur et sa sagesse, oui, il est tranquille dans sa tanière à laisser vivre et venir ses trésors.

 

Le milieu de l’après-midi, la faim taraude, il bruine, casse-croûte improvisé, résidus de camping, rillettes et porc aux lentilles dérobés chez sa mère, et laisser glisser dans nos gosiers ce goût tout doré de simplicité qui brille.