#insidecoronavirus, filière agricole :

Mains désœuvrées

  • Les Duchesses de Roques-Hautes, asperges stars des tables gastronomiques.
  • Laure Fourgeaud, la Ferme du Chatain.

Fermeture des frontières, des restaurants, bouleversement du fonctionnement des marchés… tout complique la vie déjà pas simple des agriculteurs. On a pris des nouvelles de Sylvain Erhardt, à peine remis de son covid, et de Laure Fourgeaud, en Dordogne. Comment gèrent-ils la crise ?

Avec l’arrivée des beaux jours et le lancement de la saison pour de nombreuses productions, la fermeture des frontières européennes a eu de lourdes répercussions dans le secteur agricole. Dans les campagnes françaises, le taux d’absentéisme serait monté à 25% dès la première semaine du confinement. La FNSEA a ainsi estimé que 200 000 recrutements seraient nécessaires d’ici l’été pour pallier l’absence des saisonniers bloqués en Roumanie, en Pologne, en Espagne ou encore au Maroc. Si près de 210 000 volontaires ont répondu à l’appel « Des bras pour vos assiettes » afin de travailler auprès de 4 000 agriculteurs demandeurs, les difficultés s’accumulent pour certaines exploitations.

 

1 300 EUROS DE MANQUE À GAGNER

Après la perte de 95% de ses clients due la fermeture des restaurants, la nouvelle de ses trois saisonniers bloqués au Maroc en plein démarrage de la saison des fraises et des asperges a été un coup dur pour Sylvain Erhardt à Sénas, dans les Bouches-du-Rhône. « Comme je manquais de personnel formé, j’ai eu peur qu’on se retrouve coincé entre les fraises et les asperges donc j’ai choisi de ne pas récolter plutôt que de devoir embaucher plus », relate le célèbre barbu de Roques-Hautes, magnanime. Résultat : 6 à 8 tonnes d’asperges abandonnées dans les champs, soit 60 à 80 000 euros de perdus. « Aujourd’hui, elles me manquent ces asperges, mais j’ai préféré faire l’impasse plutôt que de me retrouver avec du personnel non qualifié. »

Car Sylvain a bien eu des propositions d’aide, mais il ne peut pas se permettre d’embaucher des novices en ces temps incertains : « Je n’ai jamais autant travaillé que depuis le début du confinement, je ne peux pas en plus gérer des salariés qui n’y connaissent rien, je n’ai pas assez de temps à consacrer à leur formation. Les gens avec qui j’ai l’habitude de travailler je sais qu’ils sont efficaces, motivés et j’ai totalement confiance en eux, c’est important pour une petite exploitation comme la nôtre. »

Situation compliquée aussi sur l’autre rive de la Méditerranée, où le fils, le gendre et le cousin d’Abdessalam Habid Lebara devaient arriver début avril pour des contrats de travail de 6 mois. « Normalement ils viennent tous les ans pour la récolte, mais là ils sont tous bloqués au Maroc », explique Abdessalam qui travaille à l’année aux côtés de Sylvain. « Du coup ils reçoivent une aide d’environ 100 euros par mois du gouvernement marocain. C’est mieux que rien, mais sans ce travail ils ont perdu beaucoup d’argent. » Avec des salaires mensuels entre 1200 et 1400 euros que leur assurait Sylvain, le manque à gagner est effectivement important aussi pour ces saisonniers.

En Belgique, 90% des employés dans les exploitations de fruits et légumes viennent de Roumanie et Bulgarie.

Aux Pays-Bas, 170 000 manquent à l’appel cette année. En Allemagne, 300 000 saisonniers polonais ou roumains renforcent habituellement les équipes, 100 000 rien que pour les mois d’avril et mai. En Espagne, les agriculteurs auraient ainsi besoin de 100 000 à 150 000 travailleurs avant l’été…

 

Comme les problèmes ne viennent pas seuls, Sylvain a dû s’y prendre à plusieurs reprises pour remplacer les siens. « Les trois premiers salariés que j’avais embauchés au départ, qui étaient soi-disant habitués, m’ont lâché dès les deux premiers jours. Je les ai moi-même remplacés pour pouvoir continuer à travailler mais c’est tombé pendant la période où j’ai contracté le covid. Ça n’a pas été évident, il a fallu tout réorganiser du jour au lendemain. » Aujourd’hui les choses sont à peu près rentrées dans l’ordre avec les nouveaux employés, mais Sylvain fait face à une baisse de 50% de son chiffre d’affaires en mars par rapport à 2019.

 

« Là, on va travailler pour payer les charges »

La situation que connaît le monde entier, est aussi très mal tombée pour la ferme fromagère du Chatain en Dordogne. Affectée par de sérieux soucis de santé, Laure Fourgeaud attendait avec impatience la venue de sa future remplaçante qu’elle devait accueillir en juin pour la former. « Sans elle, on produit forcément moins. Normalement en mars on vend aussi de la viande, mais cette année sans main-d’œuvre supplémentaire, impossible de s’occuper de l’activité d’engraissement des chevreaux en plus de la fromagerie. On a complètement changé nos prévisions avec le confinement. » Habituellement, la ferme transforme en moyenne entre 2500 et 3000 litres de lait par mois, à cette période ce sera plutôt de l’ordre de 1700 – 1800 litres qui deviendront les petits chèvres si réputés parmi les chefs.

Confinée depuis le 13 mars au Portugal, Pauline Teillard ne sait pas quand elle pourra revenir s’installer en France avec son mari et son petit garçon de 6 mois. « Ça met un projet de vie en suspens », raconte l’ancienne sommelière de 29 ans reconvertie dans la fromagerie. « J’ai quitté mon travail où j’ai donné mon préavis il y a un mois, donc là je n’ai plus d’emploi. Du coup, on grignote dans les économies, on vit un peu au jour le jour. » Avec les conséquences de l’épidémie, il a fallu revoir le projet initial : « Au départ on avait négocié que mon conjoint travaille aussi sur l’exploitation, mais là avec la crise ce n’est plus possible de l’employer. Il y a deux semaines j’ai même eu peur que Laure ne soit plus sûre de pouvoir m’embaucher moi vu la charge que représente un salarié pour une petite exploitation. » En effet, en mars 2019, Laure avait généré 29 000 euros de chiffre d’affaires, contre 2250 euros en mars 2020. « Là, on va travailler pour payer les charges, on peut oublier les prélèvements pour nos salaires pour l’instant », s’est résolue l’agricultrice. En attendant l’arrivée de Pauline, la femme d’un ami chef est venue aider à mi-temps à la ferme.

 

Plans B

Pour compenser un peu, Sylvain et Laure ont tous deux fait la demande de report de prêt auquel ils ont droit. « Ça me coûte 11 500 euros d’intérêts supplémentaires pour une annuité d’emprunt de 30 000. Il va falloir le payer ça, annonce Laure. Et là ils ne prélèvent pas les charges pour ne pas accabler les entreprises, mais tout sera prélevé en septembre, il faudra donc payer aussi. Ils me font rire avec “il faudra travailler plus après pour rattraper”, mais avec un fromage, ce n’est pas possible. Dans ma situation c’est incohérent, je ne pourrai pas doubler mon chiffre d’affaires à la reprise. »

Pour celle qu’on surnomme la « Jean-Pierre Coffe au féminin », pas question non plus de se laisser abattre : « J’essaye de me bouger comme je peux pour ne pas faire faillite en créant des réseaux avec certains copains, en fabriquant des yaourts comme je faisais avant car c’est un des rares trucs que je peux faire avec mon dos. On a aussi écoulé plus de fromages frais au lieu de les affiner malgré le manque à gagner que ça représente. » Sylvain s’est aussi rattrapé grâce à la vente aux particuliers. Mais s’il ne perd plus de temps en calibrage, ses plus belles asperges – habituellement destinées aux grands restaurants et tarifées à hauteur – partent désormais avec les autres et pour un prix revu forcément à la baisse. « Il faut qu’on arrive à passer cette année pour être au rendez-vous l’année prochaine donc on va tout faire pour », conclut-il, à bloc.

Maryam Levy