Sébastien Demorand, La vie augmentée

Le journaliste et chroniqueur, compagnon de route des premières heures d’Omnivore, s’est éteint la nuit dernière à l’âge de 50 ans.

C’est l’absurdité absolue qui veut qu’on écrive une nécrologie pour quelqu’un qui est la vie. Sébastien Demorand l’avait en lui, constitutive, foisonnante, pagayeuse, hurlante, amicale, festive. Une vie augmentée.
Un vie d’emportements et d’intransigeance, une vie d’esthète aussi, tant il mettait un point d’honneur à descendre dans les sujets pour les faire siens, s’en emparer, s’en parer comme il le faisait de ses foulards de soie. Mais pas pour faire joli : pour le goût de savoir, d’être dans la matrice comme on est à l’os, comme on exfolie un texte des mots en trop. Traquer le sens, repérer la coquille, contracter un titre, réduire un paragraphe. Il avait hérité cette passion de ses premiers cours de secrétariat de rédaction au Centre de Formation des Journalistes ; ça lui donnait un regard féroce sur la prose de ses condisciples. Tout comme il analysait sans pitié les égarements et les approximations de l’époque : à vif.

 

Sébastien Demorand n’est pas mort à 50 ans. Sa vie continue dans ses débordements sonores, dans cette qualité unique de considérer chaque instant, chaque mot comme essentiel, sans jamais céder la place au moindre silence interstitiel. Débordant de (bons) mots, Sébastien occupait l’espace, dès ses premiers pas de journaliste pigiste à Actuel dans les années 90 jusqu’au projet du Bel Ordinaire, son bistrot de copains élaboré rue de Paradis, à Paris. Entre : Europe 1, dont il fut la voix magnifique des journaux du matin ; GaultMillau, où il put enfin assouvir sa passion de la cuisine et de la gastronomie ; Zurban, pour les premières chroniques passionnées de restaurant d’avant les foodistas ; Le Fooding, pour son apport curieux ; les guides Vuitton, pour son élégance ; RTL, qui eut l’inélégance de s’en séparer… Et bien sûr Masterchef sur TF1, au début des années 2010, où ses costumes trois-pièces firent d’abord jaser la ménagère avant que son verbe et sa précision ne rabattent définitivement les caquets cathodiques.

 

Car il n’était pas simple d’être Sébastien Demorand, d’effectuer sans cesse ce pas de côté qui vous classe de facto en dehors des clous, génère méfiance et prudes-railleries. Sébastien assumait, en rajoutait même, sans forcément le faire exprès : il était lui, un peu à l’étroit dans une société caparaçonnée. C’est aussi pour ça qu’on l’aimait, cette capacité à aller vers les autres, à les bombarder de questions jusqu’à obtenir une quintessence de réponse, une substance de vie. Là où le commun des mortels se contente d’effleurer, lui taillait en profondeur pour savoir, connaître. Ses passions absolues étaient la musique – du jazz à Depeche Mode –, la cuisine et le vin. S’il n’écrivit jamais sur la première – par pudeur ou par refus de l’imposture –, la seconde fut dévorante, totale, déferlante, jusqu’au-boutiste. Et il croqua le tout avec un appétit absolu, un verbe sans pareil, une ironie toujours mâtinée d’empathie. Puisque Sébastien Demorand aimait absolument les chefs et les vignerons – ceux d’Odéon et de la Loire en particulier. Ils lui rendaient bien, et c’était justice.

 

Omnivore ne rendra jamais assez justice à Sébastien Demorand. Pour l’avoir accompagné dès ses premiers pas en 2003, pour avoir nourri les premiers textes de ce qui n’était encore qu’une feuille de chou. Mais surtout pour être monté sur scène lors d’Omnivore Paris, New York, San Francisco et Montréal et avoir mis en lumière comme personne les Gauthier, Mazzia, Redzepi, Piège, Chang, Crête, Barbot, Adrià, Marchand, Marx, Grattard, Crenn, Toutain, Colagreco, Grebaut, Pic… Toutes et tous, littéralement accouchés tant sa capacité hors pair d’interviewer en français et en anglais transformait chaque passage en révélation intime, en culinaire catharsis.
Les chefs de ce début de millénaire doivent beaucoup à Sébastien Demorand, à sa justesse et à son amour véritable de la cuisine. Il ne se démentit jamais, jusqu’au bout. Transformant la chambre qui le vit alité, contraint et forcé, en salle-à-manger somptueuse où il recevait en grand seigneur un flot discontinu d’amis fort achalandés en magnums nature et victuailles fines. Le corps médical levait les yeux au ciel, rabrouait en toute connivence : « Jamais vu ça en 35 ans ! » Sébastien levait son verre et riait de ce rire fort et franc, emportant l’adhésion ultime par son immense panache.

 

A Élodie, Rodolphe, Rose, Nicolas et toute sa famille, notre tendresse infinie.

Luc Dubanchet