LA CARTE POSTALE DE PAULINE

« T’as pas goûté ça ? C’est diiiingue ! »

  • Au salon des Anonymes, à Angers. © Arthuro Peduzzi
  • © Arthuro Peduzzi
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« Il semble qu’on voit tout le monde mais qu’on ne voit personne, c’est plus flou, diffus, éventré, plus canasson, ou ça n’arrive qu’à moi ? » Pauline a fait salon des vins pour la carte postale de ce mois-ci. Étourdissant, mais réjouissant.

Je suis partagée entre la frustration et le plaisir.

Frustrée de ne pas tout goûter, de ne pas échanger assez, mon impossible inconsciente envie et quête de toujours tout dire, tout voir, tout éprouver, tout ressentir, tout embrasser, et la brutalité de la réalité à laquelle on se cogne, le temps, l’espace, les limites de l’être humain. C’est pas possible.

Désespérément, heureusement, je me raccroche, à la qualité de certaines rencontres et retrouvailles, maladroitement je m’efforce, ou pas, de rester sobre, non je me laisse happer, même si on crache, le vin coule dans les veines. Et vivent les goûts, les effluves, les sons des bouchons qu’on ôte et des liquides qui se renversent, les goulots humides, les tâches, les verres cassés tard, les yeux qui balaient l’espace, s’arrêtent, estompent, percutent, fuient, se détournent, les rires crispés, ou ceux que je préfère, expansifs et libres, qui s’étendent, lâchés, en un mouvement qui attrape et renverse tout le corps. Célébration et ivresse. J’ai dans la tête comme des images qui sautent ou grésillent, ralenties, figées. Je me demande, avec tous ces salons de vins, si la frustration est moindre lorsqu’on se dit que cette année on va privilégier la qualité à la quantité, mais bof, quand on se tape dans le dos, et que s’exclame un « T’as pas goûté çaaaaaa ? C’est diiiingue ! » Ou quantité versus qualité, mais on se souvient moins, il semble qu’on voit tout le monde mais qu’on ne voit personne, c’est plus flou, diffus, éventré, plus canasson, ou ça n’arrive qu’à moi ? Mais, à force, j’ai la bouche fatiguée, le corps fatigué, le cœur et le cerveau fatigués, la profusion. J’observe tous ceux qui grattent sur un petit carnet, admirative, j’ai cette phrase prétentieuse qui ne rassure que moi, « je marche au ressenti », c’est un peu vrai, je ne me souviens pas vraiment des durées de macérations, de l’encépagement, si c’est pigé ou pas, mais je me souviens des visages, des regards, des émotions, de si ça me touche, si ça me touche pas, si c’est pimpant et élancé, si ça m’alourdit le cœur, et me pèse jusque dans les pieds. Je me souviens de choses qui ne servent pas, mais dessinent, et me servent moi, me nourrissent, colorient, éclairent. Les vins naturels sont des vins d’être humains, sont des histoires, des idées, des choix, des énergies, et j’aime bien l’idée de les cerner en un élan, à un moment donné, goûter le vin servi par celui qui l’a fait, quel privilège, oui j’aime bien l’idée de ne pas m’en tenir là, de ne pas figer, rester sur un mouvement qui fera écho plus tard dans le temps, regoûter, se revoir, ailleurs, mieux, autrement. Là, lasse, drainée, dans ces événements de vins d’humains, y a tellement d’énergies, en abondance, elles attaquent, dispersent, éparpillent. Entre joies et déceptions, je ne sais plus ni goûter, ni boire, ni rencontrer, mais c’est drôle et merveilleux de voir qu’on ne peut pas s’en passer.

 

 

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