CORONAVIRUS

Un Vendredi 13 en Belgique

Ici, en France, c’est dans une atmosphère morose de fin de monde que nous avons accompagné un bistrotier jusqu’à sa fermeture dans un XXe sous le choc d’être si désert, tout en scrollant d’appels au secours en supplications de chefs, tous résignés, sur les réseaux sociaux. Il est minuit, on ferme. Le temps de se protéger et de protéger les autres est venu, qu’il serve à réfléchir comment aider ceux qui auront du mal à se relever de cette crise annoncée sans précédent. Avec 24 heures d’avance sur la France, la Belgique a également vécu sa dernière nuit avant de fermer ses lieux de vie pour enrayer la propagation du coronavirus. Récit.

« Hier soir, le conseil national de sécurité a décidé la fermeture de tous les restaurants du samedi 14 mars au vendredi 3 avril. » C’est un vendredi 13 littéralement terrifiant qu’ont vécu tous les professionnels de ce qu’on nomme en Belgique l’Horeca (Hôtels, Restaurants, Cafés). Trois semaines d’arrêt total, mais aussi la fermeture le week-end de tous les commerces à l’exception des magasins d’alimentation et des pharmacies, de quoi plonger le pays dans une stupeur inédite.

 

Réaction/action

La complexité des différents niveaux de pouvoir – entre fédéral, régional et communautaire, neuf ministres sont en charge de la santé – rend les prises de décision souvent difficiles. Le conseil national de sécurité a néanmoins tranché dans le vif. Afin de dédommager les restaurateurs, une compensation de 4 000 euros est prévue. Pour beaucoup d’entre eux, elle ne suffira évidemment pas à couvrir les frais courants, les loyers, voire les emprunts. Le chômage technique des personnels sera lui couvert, mais pas à 100%.

Autant de raisons qui ont poussé une majorité des chefs à réfléchir d’abord en urgence à un service traiteur et d’organiser des livraisons. À Bruxelles, Christophe Hardiquest transforme son Bon Bon en Bon Bon at your home, du catering de luxe. Francesco Cury et Ugo Federico transposent la cuisine de leur Racines dans celle du Petit Racines, qui devient un comptoir de vente à emporter. Même décision pour Isabelle Arpin ou Vilhljalmur Sigurdarsson dans son Souvenir à Gand, pour n’en citer que quelques-uns. Lundi 16 mars, devant l’ampleur du risque pour les clients et pour les équipe, ils y ont tous renoncé.

 

Solidarité

Après l’annonce, la solidarité avec les chefs s’est exprimée très rapidement. La journaliste Elisabeth Debourse a ainsi créé un groupe de soutien sur Facebook pour réunir les informations nécessaires et faire circuler les différentes initiatives. Visit Brussels a également mis en ligne sur son site la liste des restaurants proposant de la vente à emporter. Les réactions des professionnels ont été solidaires, malgré les inquiétudes légitimes. L’équipe de Bozar a ainsi confirmé la fermeture en publiant une parodie de la Cène de Leonard de Vinci, Karen Torosyan y jouant le rôle du Christ devant une table jonchée de rouleaux de papier toilette. Quand l’heure est grave, l’humour sauve les belges de tous les naufrages.

 

Juste avant minuit, dans la salle vide de leur restaurant de poche Soma, Adriana Zafiris et Frédéric Chastro concluait avec philosophie cette drôle de journée. Pas de traiteur pour eux, mais des vacances avancées de quelques semaines et l’espoir de pouvoir décaler les réservations au mois d’avril. Avant de finir de vider les frigos, de sauver ce qui pouvait l’être et de distribuer aux voisins les restes, il restait le temps de boire un dernier verre. Au goût de résignation. Rideau. Silence.

Peyo Lissarrague