Hommage

Vie et mort d’un boulanger

  • Notre dernier reportage avec Thierry, en 2018, invité de Yannick Tranchant dans Feu Vif#6. © Thomas Chéné
  • Même reportage, le 18 octobre 2018, devant ses murs à chiffres quelque part au milieu de la nuit à Gentilly. ©AV

Dans quelques jours, il aurait fêté ses 51 ans. Et puis, tristesse, Thierry Delabre s’en est allé. Celui qui l’a vu naître sur la scène Artisan du festival Omnivore lui rend notre hommage.

Thierry Delabre était entré en boulangerie comme on entre dans les ordres. Malade du diabète, il avait été touché au début des années 2000 par la grâce du pain vivant, celui qui fait du bien, au corps et à l’esprit. Il ne cessera plus jamais de panifier. Il avait d’abord transformé son appartement en fournil, entassé les sacs de farine au salon, collé des sondes dans le frigo et le four ménagers. Il en a ensuite fait son métier, passant son CAP, créant Panadero Clandestino avec Florence, puis BRO, un centre de formation avec Guillaume. Les chef.fe.s raffolaient de ses pains et de ses conseils. Il avait brisé la solitude et l’anonymat du mitron noctambule en mettant son talent d’ancien communicant au service du partage et de la transmission. Il avait fédéré autour de lui une très large communauté, par-delà les frontières. Il était suivi, écouté, parfois adulé. Mais rien de tout cela ne semblait vraiment le satisfaire. Torturé, anxieux, intranquille, il remettait sans cesse son ouvrage sur le métier. Il griffonnait sur les murs des tableaux de températures, de taux d’hygrométrie, de temps de pousse. Il bricolait des instruments qui n’existaient pas, pour mieux contrôler et piloter chaque étape de son labeur de Sisyphe. Cela lui procurait autant de joies que de souffrances. Au fond de lui, la flamme était toujours vacillante. Elle a fini par s’éteindre et nous laisse dans le noir de l’incompréhension et du chagrin. Mais, malgré son absence, en pensant à lui, « la vie aussi aura forme de pain, elle sera simple et profonde, innombrable et pure » (Ode au pain, Pablo Neruda).
Stéphane Méjanès